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Les enfants de Save. Volés ou sauvés ?

À la veille de la décolonisation des territoires coloniaux belges, 300 à 400 enfants d'origine métisse furent transférés de l'orphelinat de Save au Rwanda vers la Belgique et placés dans des familles d'accueil. L'initiative, les modalités et les motifs de cette 'évacuation' sont encore de nos jours peu clairs et forment le cœur de cette recherche.

Orphelinat de Save

Photo collection Jacqueline Goegebeur – orphelinat de Save (années 1950).
Les enfants métis occupent une place délicate sur les plans social, politique et juridique à l'intérieur d'un monde colonial structuré par la ségrégation des races. Ceux qu'on appelle alors “les mulâtres“ forment une catégorie de population à part, appréhendée avec des sentiments mélangés tant par l'administration coloniale que par la communauté noire.

 

Dans de nombreux cas, le père blanc disparaît très rapidement de la scène: il retourne à la fin de son mandat en Europe ou laisse la mère seule pour s'occuper de l'enfant. Cette mère isolée ne peut souvent pas compter sur l'appui de la communauté noire. Un grand nombre d'enfants mulâtres sont dès lors abandonnés à leur sort. Avec l'approbation de l'administration coloniale, on crée alors des orphelinats où les enfants, qui dans le fond ne sont pas des orphelins, sont transférés. Ils reçoivent une éducation catholique et sont préparés à une profession dotée d'un statut spécial (par exemple employé aux écritures, sage-femme, monitrice). Dans la région des Grands Lacs, les enfants du Rwanda, de l'Urundi et du Kivu sont confiés à l'orphelinat des Sœurs blanches de la mission de Save. À douze ans, les garçons sont séparés des filles et hébergés dans une institution des Frères maristes (Byimana au Rwanda, Nyangezi au Kivu).

 

Au cours de la période 1958-1961, les enfants sont transférés de Save en Belgique et placés dans des familles adoptives en Flandre, à Bruxelles et en Wallonie. On continue à conjecturer sur les motifs de cette 'évacuation': l'incertitude juridique sur le statut des 'sangs-mêlés', le rejet des enfants de race métisse par la population locale, les premiers troubles ethniques dans la région et le sentiment de responsabilité pour l'éducation des enfants par la direction de l'orphelinat, tous ces facteurs ont probablement joué un rôle. Mais ce transfert est-il dû à l'initiative individuelle de la responsable de l'orphelinat ? Y-a-t-il eu négociations avec les autorités belges ? La mère noire a-t-elle donné son accord pour le transfert de son enfant en métropole ? A t-elle renoncé à ses droits ? Comment les enfants sont-ils parvenus en Belgique et qu'advint-il d'eux par la suite ?

 

L'histoire des enfants de Save concerne quantitativement un petit groupe, mais constitue néanmoins un élément important du passé colonial national. Pour les personnes concernées, émergent de façon toujours plus urgente des questions sur leur passé, leur origine et leur identité. La problématique des mentalités et des identités consécutive à la ségrégation raciale et au brassage des races constitue aujourd'hui un sujet de premier plan de la recherche historique. Que signifie être 'mélangé', 'mulâtre', 'sang-mêlé' ? Non seulement dans le contexte colonial mais aussi dans un passé plus récent ? D'un côté, la reconstruction des évènements peut offrir une forme de justice et de consolation aux personnes concernées. De l'autre, il est aussi important de nuancer les évènements et de les placer dans l'esprit du temps d'un monde colonial sous pression.

 

Sarah Heynssens

 

21 / 4 / 2010

 

 

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